Face à la résurgence des discours légitimant les Mutilations Génitales Féminines (MGF) et à la diffusion récente sur les réseaux sociaux d’images montrant des centaines de fillettes mutilées en Guinée, la riposte féministe s’organise. Ambassadrice de l’organisation Alerte Excision, la militante guinéenne Tabara Touré revient sur la mobilisation inter-étatique du 22 août dernier à Paris et dénonce un climat d’impunité institutionnelle alarmant.
Une mobilisation transfrontalière née de l’urgence
Le déclic de cette récente vague de contestation est survenu début août suite à la diffusion d’une vidéo montrant une enfant d’environ trois ans subissant une mutilation génitale. L’incident s’est doublé d’une polémique au Mali, où le retrait d’une affiche de sensibilisation a ouvert la voie à une prise de parole décomplexée des pro-excision, y compris par des professionnels de santé et des figures religieuses.
« Le danger n’était pas seulement la persistance d’une pratique existante, c’était sa réhabilitation publique », explique Tabara Touré.
En réponse, un collectif de féministes de la sous-région (Guinée, Mali, Côte d’Ivoire, Bénin, Togo) et de la diaspora s’est mobilisé sur le terrain et en ligne. Le 22 août, un rassemblement s’est tenu à Paris aux côtés de figures engagées telles qu’Assa Traoré (Comité Adama), Bintou Kaba (Parole en Sang), Khady Thiam, ainsi que les associations GAMS, Chance et Protection pour Tous et Stop Excision.
Du tabou culturel à la question judiciaire
Alors que la Guinée enregistre l’un des taux de prévalence des MGF les plus élevés au monde, la militante appelle à dépasser le cadre strict de la sensibilisation pour affronter la réalité juridique :
Le coût du silence : « L’excision survit parce que des personnes continuent de l’organiser, de tenir les filles, de la financer, et surtout parce que trop souvent, personne n’est inquiété. »
La dérive du prétexte culturel : « On ne demande pas si une agression est culturellement acceptable. Pourquoi devrait-on suspendre notre capacité à protéger une petite fille dès lors que la violence porte le nom de tradition ? »
L’inaction des institutions dans le viseur
Malgré un cadre légal interdisant explicitement ces pratiques en Guinée, le manque d’application effective des sanctions demeure le point d’achoppement. Tabara Touré pointe directement du doigt l’inertie des pouvoirs publics face aux récents signalements en masse. Plus de 300 cas recensés sur les réseaux sociaux ces dernières semaines, citant notamment l’absence de suites données à l’affaire des trente fillettes mutilées à Kolissokho.
Elle exprime une vive inquiétude face au silence du ministère de la Femme, de la Famille et des Solidarités. Sans ignorer les limites des compétences directes du ministère en matière de poursuites, elle réclame une coordination judiciaire et policière d’urgence avec l’OPROGEM et le ministère de la Justice.
Un appel à la responsabilité collective
Pour l’ambassadrice d’Alerte Excision, la protection des mineures exige une rupture définitive avec l’impunité :
« Une société qui évolue est capable de conserver ce qui fait sa richesse et d’abandonner ce qui fait souffrir les siens. Nous avons hérité de langues et de cultures magnifiques, mais nous ne sommes pas obligés de transmettre toutes les souffrances qui ont traversé notre histoire. »
À l’adresse des survivantes et des jeunes filles exposées à ces violences, son message se veut sans équivoque : « Votre douleur n’est pas une tradition. Votre corps n’est pas une propriété familiale ou communautaire. »
Hasso Bah
