À Dalakan, dans la préfecture de Kankan, le dérèglement climatique ne se lit pas seulement dans la baisse des pluies : il se mesure aux kilomètres parcourus par les femmes. Entre assèchement des puits, surcharge de travail domestique, abandon scolaire des filles et risques sanitaires, l’impact de la raréfaction des ressources naturelles pèse de façon disproportionnée sur les épaules féminines. Plongée au cœur d’une crise environnementale et sociale à multiples visages.
Cinq kilomètres pour une bassine : le calvaire quotidien de Dalakan
Sous un ciel chargé mais avare en précipitations régulières, le quotidien des habitantes du district de Dalakan, dans la sous-préfecture de Koumban (Kankan), ressemble à une course d’obstacles. Ici, la dégradation des terres et le tarissement précoce des cours d’eau ont transformé la corvée d’eau en une épreuve physique épuisante.
Mariama Kourouma, agricultrice au visage marqué par la fatigue, contemple son puits à sec. Pour trouver de l’eau potable, elle doit désormais parcourir au moins cinq kilomètres à pied.

« Avant, l’eau était là, tout près. Aujourd’hui, les puits tarissent dès les premières chaleurs. Même en pleine saison des pluies, nous sentons que la situation se dégrade d’année en année. Nous passons des heures à chercher quelques litres avant même de pouvoir commencer les travaux champêtres ou ménagers, » confie-t-elle.
Cette quête lancinante désorganise toute la structure familiale. Hawa Oularé, mère de famille, raconte l’engrenage d’une journée interminable :

« Nos parents trouvaient le bois et l’eau juste à côté du village. Aujourd’hui, il faut s’enfoncer très loin dans la brousse. Nous avons même peur pour la sécurité de nos filles lorsqu’elles partent seules. Quand nous revenons, harassées, la journée ne fait que commencer : préparer les repas, cultiver la terre, s’occuper des enfants… »
Santé maternelle et éducation des filles : les dommages collatéraux
La crise environnementale dépasse le cadre de la simple corvée physique ; elle s’infiltre dans les cabinets de consultation et les salles de classe. Lorsque l’eau potable se fait rare, les risques d’infections et de maladies hydriques grimpent en flèche, menaçant en priorité les enfants et les femmes enceintes.
Nafadima Condé, sage-femme à la retraite résidant dans la zone, observe ce lien direct entre stress hydrique et santé maternelle :
« Une femme enceinte qui consacre cinq heures par jour à porter de lourdes charges d’eau ou qui habite trop loin d’un centre de santé finit par négliger ses consultations prénatales. Son corps est épuisé, et les risques de complications lors de l’accouchement augmentent considérablement. »
Autre victime invisible du réchauffement climatique : la scolarisation des filles. Pour faire face à la surcharge de travail, les ménages mobilisent souvent les jeunes filles pour aller puiser l’eau ou ramasser le bois de chauffe, réduisant à néant leurs chances de réussite scolaire.
Mariame Konaté, éducatrice, dresse un constat sans appel :
« Une fillette qui parcourt des kilomètres avant de venir en classe arrive épuisée, incapable de suivre attentivement. Beaucoup finissent par abandonner l’école. L’accès à l’eau est une condition sine qua non de l’éducation des filles et de la lutte contre les mariages précoces. »
Exode des hommes et charge de la terre : le nouveau visage des ménages
Face à l’effondrement des rendements agricoles et au manque de perspectives, les zones rurales subissent également une transformation démographique : l’exode des jeunes hommes vers les centres urbains ou les sites miniers. Un départ qui laisse les femmes seules aux commandes des exploitations.
Bana Condé, agronome et 1er vice-maire de la sous-préfecture de Moribaya (Kankan), analyse cette mutation :

« Quand les hommes partent, les femmes se retrouvent en première ligne pour assurer la production alimentaire et la survie du foyer. Mais il y a un paradoxe : elles assument toute la charge productive sans disposer d’un accès sécurisé à la terre ni du pouvoir de décision économique. Elles travaillent une terre qui ne leur appartient pas légalement. »
De la vulnérabilité à l’adaptation : intégrer le genre dans les réponses scientifiques
Face à ces constats du terrain, les chercheurs appellent à une prise de conscience urgente et systémique. Pour Mamoudou Odia Condé, Directeur régional du Centre de recherche Agronomique de Bordo, la science confirme ce que vivent ces femmes au quotidien.
« Le stress hydrique se traduit par une plus grande instabilité du calendrier pluviométrique et des sécheresses intenses. Dans nos sociétés, les femmes étant les premières gestionnaires des ressources naturelles du foyer (eau, bois, alimentation), chaque degré de réchauffement supplémentaire alourdit directement leur emploi du temps, » explique-t-il.

Pour l’expert, il est indispensable de sortir des réponses purement techniques et d’adopter des politiques climatiques intégrant la dimension de genre :
- Infrastructures hydrauliques durables proches des villages pour désenclaver le temps des femmes.
- Techniques d’agriculture résiliente adaptées au climat local.
- Accès sécurisé au foncier, aux financements et aux formations agricoles pour les femmes.
Placer les femmes au cœur des solutions
En Haute-Guinée, le changement climatique n’est pas une théorie abstraite : c’est un poids physique qui se mesure en kilomètres parcourus, en heures perdues et en opportunités volées.
Pourtant, malgré la précarité, ces femmes ne se posent pas en simples victimes. Elles constituent la colonne vertébrale de la résilience rurale. Comme le conclut avec force Mariama Kourouma :
« Nous ne demandons pas de la charité. Nous voulons des forages proches de nos maisons, des outils pour mieux cultiver nos champs et la possibilité de garder nos filles à l’école. »
Repenser l’adaptation climatique en milieu rural exige donc de regarder au-delà des seuls indicateurs météorologiques. La véritable réponse réside dans la libération du potentiel de celles qui sont à la fois en première ligne des impacts et au cœur des solutions : les femmes rurales.
Hassatou Lamarana Bah
